Trump menace d’aggraver les pénuries de médicaments au Canada

Le projet de l’administration Trump d’autoriser les Américains à importer des médicaments d’ordonnance du Canada risque d’aggraver les pénuries de certains produits pharmaceutiques au Canada, estiment des acteurs du milieu de la santé.

« Pour beaucoup de produits, le Canada ne peut pas répondre à une plus forte demande. Les pharmaciens composent avec des pénuries chaque jour », affirme le président de l’Ordre des pharmaciens du Québec, Bertrand Bolduc.

Selon lui, le Canada est déjà aux prises depuis une dizaine d’années avec des pénuries qui touchent parfois des dizaines de médicaments. « On se débrouille pour trouver un substitut, bien que ce soit parfois difficile », précise-t-il. Le Leucovorin, utilisé dans le traitement de cancers, figure parmi les médicaments actuellement en rupture de stock. Une pénurie momentanée peut retarder le traitement d’un patient. L’hydrochlorothiazide ainsi que le propranolol, prescrits dans les cas d’hypertension artérielle, sont également touchés par la pénurie.

D’autres, comme la nifédipine, sont à risque d’une pénurie prochaine, suscitant l’inquiétude des pharmaciens et des patients. « C’est un médicament utilisé pour la haute tension, il y a assez peu de solutions de rechange sur le marché », note le pharmacien Pierre-Marc Gervais. En cas de pénurie, les professionnels de la santé doivent trouver des produits de substitution pour permettre aux patients d’être traités, en proposant, par exemple, un médicament équivalent. « Ou il faut rationner les quantités et ça force le patient à revenir », ajoute M. Gervais.

« Les États-Unis devraient régler leur problème de prix au lieu de penser à importer des produits moins chers d’un pays comme le nôtre, qui ne représente même pas le dixième de leur marché. »

– Bertrand Bolduc, président de l’Ordre des pharmaciens du Québec

L’administration Trump a annoncé hier qu’elle mettrait sur pied un système pour autoriser l’importation légale de médicaments d’ordonnance moins chers du Canada. La proposition permettrait aux États, aux grossistes et aux pharmaciens d’obtenir l’approbation de la Food and Drug Administration (FDA) d’importer certains médicaments déjà offerts aux États-Unis, selon La Presse canadienne.

Bertrand Bolduc souligne que les filiales canadiennes de sociétés pharmaceutiques comme Pfizer importent leurs produits distribués au Canada des États-Unis, de l’Europe ou de l’Asie. « Ces sociétés vendent leurs produits aux grossistes canadiens, qui n’ont pas le droit d’exporter ces produits. La porte est donc fermée à ce niveau », a-t-il dit hier à La Presse. Il faut tout de même être vigilant et que les pharmaceutiques ne profitent pas d’une situation de demande extérieure qui n’est pas celle à laquelle on doit répondre, selon lui.

Pierre-Marc Gervais, pharmacien indépendant de la région de Montréal, ne craint pas, de son côté, ce qu’il considère comme « une annonce en lien avec la campagne électorale et la politique ». « Je ne vois pas d’impacts à moyen ou long terme », souligne-t-il, estimant toutefois que le problème de pénurie, bien réel, est « mondial ».

Le risque de voir un pharmacien offrir de grandes quantités de médicaments à un client américain reste faible, dit-il, compte tenu des obligations professionnelles. « Je ne pourrais pas vendre une grosse quantité d’un coup à un patient », explique-t-il.

Pour les pharmaciens, la priorité restera de servir les gens ayant en main des ordonnances de médecins québécois ou canadiens. Mais Bertrand Bolduc estime que Santé Canada doit suivre la situation de près.

 

« Des effets sur la disponibilité »

La décision américaine est critiquée par Yves Rosconi, expert de l’industrie pharmaceutique au Canada. M. Rosconi, qui a participé à la mise en marché de plus d’une vingtaine de médicaments, a travaillé au sein de la société pharmaceutique Aventis au Canada et y a agi en tant que vice-président pour l’Afrique et le Moyen-Orient. Selon lui, on pourrait se retrouver en pénurie au Canada si le plan de Donald Trump se concrétise.

« Il y aurait des effets sur la disponibilité des médicaments pour les Canadiens et on fait actuellement face à énormément de pénuries d’approvisionnement de médicaments. »

« Si le système de distribution des grossistes accepte, nous aurons des problèmes encore plus sérieux, comme une hausse des hospitalisations. »

– Yves Rosconi, expert de l’industrie pharmaceutique au Canada

M. Rosconi estime même que les coûts ne devraient pas diminuer pour les patients américains, puisque les médicaments ne sont pas tout à fait équivalents d’un pays à l’autre. « Si vous êtes obligés d’ajuster les dosages, par exemple, les gens vont retourner chez le médecin. Ils auront des coûts associés à la visite médicale ou à l’hospitalisation potentielle. »

Les médicaments brevetés ne sont pas nécessairement fabriqués au Canada. « Pour avoir des médicaments moins chers, il faudrait les importer directement des pays fabricants, et non du Canada. Ce n’est donc pas une idée logique », poursuit M. Rosconi. Il appréhende également certains problèmes dans l’industrie : la filiale américaine d’une société pharmaceutique ne verra pas d’un bon oeil sa filiale canadienne vendre ses produits au détriment des siens.

 

À l’insu d’Ottawa ?

Par voie de communiqué, la ministre fédérale de la Santé, Ginette Petitpas Taylor, a affirmé que son gouvernement s’était entretenu avec les autorités américaines pour discuter du plan de l’administration Trump.

Au Ministère, on indique que le gouvernement surveille constamment l’offre canadienne de médicaments et qu’il travaillera avec des experts pour mieux comprendre les conséquences de cette politique sur les Canadiens. Ottawa est résolu à éviter que les prix des médicaments gonflent, ou qu’il y ait des pénuries.

Des responsables fédéraux ont toutefois confié hier que le gouvernement canadien n’avait pas été consulté à l’avance sur les détails du projet de l’administration Trump, rapporte l’Agence France-Presse. Au cabinet de la ministre Petitpas Taylor, on admet que le projet n’avait jamais été discuté avec Ottawa, même si on était au courant d’initiatives envisagées par certains États américains.

 

Des pénuries plus fréquentes

La récente hausse de l’intérêt des Américains pour les médicaments canadiens a incité plus d’une douzaine d’organisations à demander à la ministre Petitpas Taylor de protéger l’offre de médicaments au Canada.

Médicaments novateurs Canada (MNC), qui représente l’industrie pharmaceutique au Canada et compte 41 sociétés membres, s’inquiète des effets des mesures de l’administration Trump, qui risquent d’avoir un impact négatif sur l’offre de médicaments. « Le Canada ne peut fournir des médicaments et vaccins à un marché dix fois plus grand que sa propre population sans mettre en péril les approvisionnements canadiens et causer des pénuries », peut-on lire dans une déclaration publiée hier par Sarah Dion-Marquis, directrice des relations publiques de MNC.

MNC a fait part de ses préoccupations à Santé Canada et espère que le gouvernement canadien prendra les mesures appropriées pour protéger le marché des pénuries potentielles.

Plus des trois quarts (79 %) des pharmaciens jugent que la fréquence des pénuries a beaucoup augmenté au cours des cinq dernières années, selon un sondage de l’Association des pharmaciens du Canada (APhC) publié en 2018. Un autre sondage de l’APhC mené la même année indique que 25 % des Canadiens sont touchés par une pénurie de médicaments ou ont connu quelqu’un dans cette situation depuis les trois dernières années. « Les pénuries, on les voit quotidiennement et depuis plusieurs années », note le pharmacien Pierre-Marc Gervais.

 

Quel est le plan de Donald Trump ?

– Proposer une règle autorisant les projets pilotes mis sur pied par les États américains, les grossistes et les pharmaciens afin d’importer certains médicaments du Canada, même si ces derniers sont limités à certaines catégories ;

– Permettre à la FDA de travailler avec les fabricants cherchant à importer aux États-Unis des versions de médicaments qu’ils vendent à l’étranger, pour offrir un prix plus bas que celui prévu par leurs contrats de distribution actuels.

 

La visite de Bernie Sanders

Le sénateur américain Bernie Sanders, l’un des nombreux candidats à l’investiture démocrate pour affronter le président Donald Trump l’année prochaine, s’est rendu à Windsor, en Ontario, avec des patients américains, en fin de semaine dernière, pour acheter de l’insuline une fraction du prix aux États-Unis. M. Sanders milite pour une réglementation accrue du gouvernement fédéral américain sur le prix des médicaments. Il a également soulevé la question des médicaments canadiens lors du premier des deux débats entre les candidats démocrates, mardi soir.

 

(lapresse)

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